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Un ouvrage dans la collection « La République des idées »…
La
dernière livraison de la collection La République des idées, ce regroupement
d’auteurs animés par Pierre Rosanvallon, historien bien connu pour ses idées
sur l’histoire du social (voir « La
crise de l’État Providence » en 1980 et « La nouvelle question sociale » de 1995) est un ouvrage
au titre bien attirant : « La peur
du déclassement ». Sorti en septembre, rédigé par l’économiste Éric
Maurin, il a suscité de nombreux commentaires. J’en conseille la lecture, même
si je formule des réserves, comme vous le verrez ici. Comme toujours, la
collection La République des idées et son site voisin, La vie des idées,
sont
une mine pour penser, anticiper, comprendre, espérer dans la vie publique…
… construit sur une ambition
originale …
L’auteur
est déjà connu pour « L’égalité des
possibles » en 2002 (sur la
fragilisation et la personnalisation croissantes des relations d’emploi) et « Le ghetto français » en 2006 (sur les
zones de relégation que sont devenus certains quartiers dévastés par l’échec et
la pauvreté).
Pour ce nouvel ouvrage, il est parti d’un constat : de nombreuses
études, ouvrages, propos publics, parlent du déclassement, peu traitent de la « peur du déclassement » et de
sa progression depuis de nombreuses années. Il se propose ainsi de développer
une sociologie des récessions qui ont suivi la période des Trente Glorieuses,
vue sous l’angle de la « peur du
déclassement ».
… avec un premier angle de travail
…
Il étudie tout d’abord les processus et représentations générés par les crises économiques
passées. Deux phases principales sont présentées :
>
L’impact de la crise économique du milieu des années 70 et la production, par
conséquence, d’un nouveau compromis social : le système de protection des
emplois et de garantie de salaires stables ayant alors été pris à revers par la
crise économique, les emplois se sont développés à travers de nouveaux statuts. La
conséquence : une société structurée par une hiérarchie de statuts, avec
de faibles courants de mobilité entre ces derniers (stabilité pour les
personnes en Contrat à Durée Indéterminée, au contraire des personnes en
Contrat à Durée Déterminée, et notamment les jeunes dans une relégation
importante). La thèse, c’est que les inégalités de statut diffusent des
déclassements certes, mais qui restent globalement circonscrits à des groupes
sociaux relégués (une relégation acceptée par le corps social pour préserver
les statuts stables ou protégés), alors que la peur du déclassement se diffuse
plus largement.
> L’impact de la crise de 1993 avec des conséquences spécifiques :
on y trouve notamment le maintien d’une intégration de 10 % des jeunes d’une
génération dans la fonction publique, mais pour des jeunes surdiplômés (ce qui
générera une plus grande frustration par faiblesse d’accès de ces surdiplômés
au statut A de la fonction publique, malgré la réalité d’un statut protecteur).
On y trouve surtout le mouvement social de l’hiver 1995, à entendre comme une
volonté de personnes protégées de défendre leurs acquis, suivi du développement
et de l’essor d’un syndicalisme de résistance et d’un « tropisme antilibéral des classes moyennes du secteur
public ». Plus globalement à l’issue de cette période (1003-2005),
s’il existe toujours des inégalités entre France « d’en haut » et France « d’en bas », l’opposition entre classe moyenne du
secteur privé (menacée d’un déclassement effectif) et classe moyenne du public
(menacée d’un déclassement symbolique) a disparu.
… puis un deuxième …
L’auteur se livre ensuite au démontage du vecteur présenté, le plus
fréquemment, comme symbole du déclassement : la perte de valeur des
diplômes. Certes, constate-t-il, le nombre de diplômes s’accroît (sans résoudre
la progression de l’inégalité des statuts scolaires, malgré la démocratisation
de l’enseignement), mais cela n’entame pas, avec la crise, le maintien d’un
taux de chômage faible pour les personnes diplômées. Seule est constatée une
érosion de la valeur des diplômes, face à la situation du chômage, du côté des
classes moyennes au-delà de la situation difficile, maintenue, pour les
ouvriers et employés. L’ensemble du propos renforce le hiatus entre un
déclassement réel, non généralisé mais en partie compris comme une fatalité, et
une « peur du déclassement »,
plus universalisé et plus insupportable.
… et enfin une interrogation
actuelle
Avec l’évocation de la crise actuelle, l’auteur interroge l’adéquation
des décisions publiques : le réflexe politique immédiat vise à maintenir la
protection des personnes bénéficiant d’un contrat stable (en lien avec le
besoin de traiter une « peur du
déclassement »), au détriment des mesures pour les personnes à la
périphérie de l’emploi. La sécurisation universelle est alors moins recherchée
qu’une prévention des déclassements. Or, l’auteur rappelle une réalité :
une politique de protection de l’emploi s’accompagne souvent d’une baisse du
nombre d’emplois, avec baisse des flux d’entrées (et de sorties) dans l’emploi,
et donc allongement de la durée du chômage. En bref, l’augmentation de la
protection de l’emploi crée davantage d’inégalités entre chômeurs et salariés,
contribue en outre au développement d’un sentiment d’insécurité pour tout le
monde, aboutit finalement à une diffusion encore plus grande de la « peur du déclassement ».
Une conclusion générale…
Un fait notable est repris dans la conclusion, la « peur du déclassement » n’est pas généralisée mais
touche les classes sociales les plus favorisées (classes moyennes avec statut
stable et protégé, classes supérieures). Aujourd’hui, une évolution
fondamentale est à l’œuvre : une majorité de français estiment que leurs
conditions de vie vont se dégrader dans l’avenir. Les réflexes vers des
politiques de protection générant une dégradation des inégalités s’ajoutent à
ce pessimisme et laissent augurer de faibles marges d’embellie.
… et néanmoins des réserves…
J’ai d’abord été passionné par certains passages du livre et en même
temps déçu du contenu général : l’auteur proposait une « sociologie » des récessions,
or nous sommes très loin d’une étude complète de l’impact des récessions sur « les représentations (façons de penser) et
comportements (façons d'agir) des personnes ou des groupes sociaux ». De même, la « peur du déclassement » n’est pas véritablement étudiée.
En outre, le pessimisme général d’Éric Maurin m’a beaucoup perturbé :
quelle alternative au bout du compte ? Constater un cercle vicieux ?
Prévoir des échecs inéluctables et croissants ?
…et mes interrogations
Néanmoins, si cet ouvrage permet de développer une véritable approche
de la progression des mentalités (« la
peur du déclassement ») et une avancée vers une politique équilibrée (réduction
des inégalités et des parcours, y compris sur le long terme, plutôt que simple
maintien des statuts protégés), cela peut être intéressant.
Pour ma part, j’ai transposé la thématique exposée (ne pas
écouter uniquement les personnes, groupes ou institutions qui ont peur de
perdre un statut stable et protégé, survaloriser le développement des
initiatives de personnes, groupes ou institutions ayant une position fragile) au
secteur social et médico-social, précisément parce que je pense qu’un enjeu
majeur réside, pour lui, dans cette question.
Ainsi dans ce secteur, les financements à la baisse, les réductions de
statuts très protecteurs, l’interrogation de positions établies de certaines
institutions ou professions suscitent des questions, des mouvements… Mais
prenons garde néanmoins à ne pas surécouter ceux qui sont les plus solides, qui
mettent en avant une fragilisation pour mieux préserver des avantages au
détriment de personnes, groupes ou institutions réellement fragilisés. Sortons
de « la peur » donc, pour
entrer « l’initiative et les
projets », en soutenant ceux des plus fragiles. Pourquoi pas, par
exemple, dans les appels à projets, établir des clauses de discrimination
positive en faveur des institutions les plus petites ? De nombreux autres
exemples pourraient être cités, tous ancrés le refus d’une polarisation de la
conservation d’avantages acquis.
Daniel GACOIN
PS : Une consultation du site La République des Idées vous donnera accès à un débat fort intéressant entre Éric Maurin et Louis Chauvel (auteur de « Les Classes moyennes à la dérive », en 2006)
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