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Des
évènements récents indépendants mais révélateurs…
Vous aurez peut-être été alertés par des évènements a priori
indépendants, inégalement repris par la presse, concernant la Protection Judiciaire
de la Jeunesse (la PJJ) :
1. L’annonce d’une accélération de la lutte contre la
délinquance des mineurs, 2. L’avancée d’un corps d’auditeurs au sein de cette
même administration de la PJJ, 3. Un drame humain (tentative de suicide sur le
lieu de travail) d’une directrice départementale de cette administration, 4. La
sortie enfin, il y a huit jours, d’un ouvrage très intéressant de Dominique
Youf,« Juger et éduquer les mineurs
délinquants », édité chez Dunod. Ces 4 évènements sont des
révélateurs : un changement est à l’œuvre au sein de la PJJ, qui peut
encore basculer vers le pire ou le meilleur.
… d’une recherche d’amélioration,
d’un changement
Rappelons d’abord que la PJJ est une des directions du Ministère de la
Justice, en charge de la projection de la jeunesse, gérant les actions
éducatives auprès de mineurs, notamment délinquants, dans des établissements ou
services PJJ ou supervisant les établissements et services du « secteur associatif habilité », mettant
en œuvre les mêmes types d’actions. Cette administration a été soumise, depuis
près de 15 ans, à un recentrage progressif sur le public des mineurs
délinquants (et non plus de tous les jeunes en danger), avec un développement
de nouvelles formes d’action. Une des conséquences : des réorganisations
successives (du national au local) reliées à un plan en plusieurs étapes
engagées depuis 2002. Elles ont été accélérées après de fortes remises en cause
(notamment un rapport de la Cour des Comptes détonnant en 2003 : on y indiquait
par exemple que la PJJ ne savait pas combien de mineurs elle suivait, n’avait
pas de contrôle de gestion réel, l’inadéquation activités / ressources par
site, un contrôle externe « lacunaire »,
etc.). La Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP) a favorisé
l’évolution des structures et du nombre d’agents (en augmentation dans certains
domaines, en diminution dans d’autres). Cette évolution est souvent éloignée
d’une conception globale s’appuyant sur ses déterminants visibles dans des
champs politique, philosophique, stratégique, organisationnel ou technique.
Le sens
politique du changement dans le vent de réformes continuelles ?
Le premier
évènement notable, dernièrement, est l’affichage d’une volonté d’accélération des
politiques de lutte et de prévention de la délinquance. Cette volonté n’est
pourtant pas une nouveauté, s’inscrivant dans une stratégie de communication où
les incantations dominent les politiques réelles. Ainsi, en septembre 2009, le
Premier Ministre parle de coup d’accélérateur, dans la foulée de la vingtaine
de textes législatifs portant la volonté de davantage d’attention aux victimes
plutôt qu’aux auteurs, fussent-ils mineurs, de recherche d’une plus grande
sécurité publique, de responsabilisation des auteurs (notamment les mineurs et
leurs parents), avec une nouvelle étape comportant des mesures, mais il vaut
mieux parler de « mesurettes »,
comme l’augmentation de la vidéo surveillance, la sécurisation des écoles (loin
d’être sanctuarisées), la castration chimique.
La Garde
des Sceaux parle, quant à elle, de réformer « l’ordonnance
de 45 » (texte de février 1945 évoquant la primauté de l’éducatif pour
les mineurs délinquants, les principes d’irresponsabilité pénale et de
juridictions spécialisées pour ces derniers). Elle serait
remplacée par un « code de la justice
pénale des mineurs » avec pour but de rendre lisibles les textes (« on s’y perdait dans les ajouts
successifs au texte de 1945 », dit la Ministre), de renforcer la
pédagogie de la sanction, de faciliter des procédures plus accélérées (saisines
directes des formations de jugement, limitation de la durée de certaines
investigations, tribunaux de mineurs statuant à juge unique pour les
infractions les moins graves), de pouvoir sanctionner les éventuelles inexécutions
de leurs obligations par les mineurs. La Ministre souhaite poursuivre le
recadrage des interventions pénales ou éducatives : caractère exceptionnel
de l’emprisonnement des mineurs, collaboration équipes éducatives / équipes
pénitentiaires, mise en place d’un dossier unique de personnalité pour les
suivis éducatifs, sanction forte pour les multirécidivistes. Il est question d’amplifier
l’implication parents et des victimes. L’objectif est d’aboutir à un projet de
loi d’ici l’été 2010.
Compte tenu du caractère répétitif de ces réformes / intentions, j’ai
apprécié que le Premier ministre propose de créer
une « mission permanente d’évaluation de la politique de la prévention de la
délinquance », en collaboration avec les mairies. Il va y avoir
du travail ! Textes non mis en œuvre, mesures non financées, approches à
vertu incantatoire… les décalages entre intention et réalité sont en effet bien nombreux.
L’événementiel, la politique du chiffre, les réorganisations apparentes risquent
de primer sur la politique réelle, fût-elle pour partie sécuritaire. Il serait
temps de revenir à une conception fondée, globale, équilibrée, d’une politique
de lutte contre la délinquance qui comporterait (enfin !) trois volets
complémentaires :
1. La sécurité publique et l’acceptation
d’une démarche de « prévention
situationnelle » complète (cette doctrine, pourtant intelligente en
matière de sécurité publique, est rarement détaillée et
présentée dans sa
globalité, et je vous propose de la comprendre dans l’excellent ouvrage : La sociologie de la délinquance juvénile,
de Gérard Mauger sorti au début de l’année 2009 aux Éditions La Découverte),
avec sa partie sécuritaire certes, mais reliée à un ensemble cohérent.
2. Une justice des mineurs, avec des
juridictions permettant, même de façon accélérée et rigoureuse, l’exercice d’une
mise en scène de la relation à trois composantes (victime, auteur et ses
représentants légaux, société), sans contamination par les médias, avec un
arsenal gradué de mesures à dimension de sanction, de réparation, d’éducation
et de protection de la société.
3. Une intervention éducative, auprès des
mineurs notamment, pour laquelle il n’y a pas besoin de se précipiter outre
mesure : une intervention systématique et importante dès le premier fait
de délinquance, avec un investissement massif, puis une approche graduée en cas
de récidive, sans crainte de penser rétorsion (pour un temps donné), en
développant des actions d’apprentissage, en articulant les mesures
individuelles et une dynamique d’insertion dans la vie de la cité, avec une
politique de prévention globale, gérée par les maires (mais pas une gestion des
suivis individualisés).
Une réforme de plus est inutile, il suffirait
d’appliquer ce qui a été voté (rappelons que les mesures de 2006-2007, prévues
par la loi notamment, sont pratiquement inappliquées), ou ce qui est décidé
(rappelons que de nombreuses décisions de justice concernant les mineurs, dont
les mesures suivies par la PJJ, ne sont pas appliquées faute de moyens !).
De ce point de vue, il me semble que toutes les mesures nécessaires sont déjà
en place et qu’il est inutile de chercher encore et toujours à inventer de
nouvelles mesures qui seraient miraculeuses.
La
dimension stratégique du changement : pilotage ou contrôle ?
Un autre événement mérite le détour. En pleine période de mise en place
de l’objectif stratégique d’augmentation de l’activité de ses centres
d’hébergement (FAE, CER, CEF), de lancement de la nouvelle mesure d’activité de
jour, la direction de la PJJ met en place un corps d’auditeurs : 120
agents à terme, recrutés parmi les cadres (attachés territoriaux des directions
départementales ou régionales, directeurs), pour une administration qui compte
environ 3 800 éducateurs et 800 cadres, soit une ponction de près de 3 % de l’effectif
pour cette nouvelle fonction : mener des audits dans le cadre de la
mission de contrôle et d’habilitation des établissements et services, qu’ils
soient PJJ directement ou gérés par le « secteur associatif
habilité ». Une formation de ces auditeurs vient de débuter, il y a 3
semaines.
J’ai tout lieu de penser que la légitimité de ces « auditeurs », malgré leur utilité, sera loin d’être
fondée, précisément parce qu’il s‘agit d’audit (une recherche de conformité à
l’égard de certains points ? une évaluation des résultats ?) et non
d’une démarche conjointe dans le cadre d’un contrat de pilotage (de type
contrat d’objectifs et de moyens) ou d’une démarche d’inspection comme cela se
faisait auparavant (et plutôt bien ces dernières années). Je continue par
ailleurs à être très étonné de l’absence d’appel à des experts du secteur
habilité pour la formation des « auditeurs ». Je m’interroge sur
l’utilité d’une démarche de plus : contrôle-inspection, audit, évaluation
interne, évaluation externe… Il faudra bientôt plus de temps et de monde pour
toutes ces démarches que pour le travail de terrain avec les jeunes concernés…
La dimension stratégique et
organisationnelle du changement : les mauvais côtés du NPM…
Autre événement très interpellant, une réalité humaine dramatique à la
Direction départementale de la PJJ à Paris rapportée par la presse, une
tentative de suicide par la responsable de cette direction, en lien avec un
contexte général (réorganisations internes : recentrage sur le pénal,
fermetures de structures, ouvertures de nouvelles structures).
Il me semble particulièrement impossible de commenter une situation
individuelle, sinon pour rester à l’écoute et respectueux de ce quelqu’un a pu
vivre. En outre, je trouve toujours difficile de parler de stress au travail,
en se centrant sur la situation vécue par une personne (sa perméabilité, sa
gestion personnelle du stress, etc.) et de ne pas travailler les questions
organisationnelles et stratégiques dans lesquelles se développe ce stress.
Concernant la PJJ, il me semble important de proposer 2 axes de réflexion :
d’abord l’application du premier précepte du New Public Management (doctrine qui nous envahit depuis 10 ans),
ensuite la difficulté à développer un vrai management stratégique.
Dans la fonction publique, le management stratégique prend sa place dans
la doctrine du New Public Management
(voir mon billet du 30 août 2009) qui professe notamment la nécessaire
séparation, le cloisonnement à développer entre les cadres engagés dans le
management stratégique (qui définissent les buts et les moyens de les atteindre, en
lien avec une politique globale) et ceux engagés dans le management opérationnel (qui conduisent les acteurs de terrain dans leur activité, en lien avec ces buts
et moyens définis en amont). Je pense vraiment que l’erreur doctrinale,
l’erreur stratégique en outre, l’erreur humaine également, se situent
précisément dans ce processus clé, source des déviations : des dirigeants
a priori intelligents mais qui sont forcément conduits, sans connaissance de
terrain, à lancer des objectifs stratégiques sans écoute des réalités, sans
intuition fondée, par des injonctions tombant « comme des cheveux sur la
soupe », traduites en comportements liés à une politique du chiffre. Je
propose donc de repenser les modes d’organisation pour traiter des plans
stratégiques autrement, dans une véritable gouvernance (stratégie de
co-construction en amont des diagnostics, stratégie de co-construction en aval
des modes de mise en œuvre des orientations).
Concernant le management stratégique, il est important de rappeler que
les applications actuelles, en fonction publique, des approches managériales
sont particulièrement éloignées des véritables définitions conceptuelles et
pratiques de ce que l’on appelle le management stratégique : en clair, je
propose aux dirigeants stratégiques à la PJJ (du niveau national au niveau
inter-régional ou régional) de relire Henri Mintzberg… Il y a vraiment des
concepts à retravailler, sans remettre en cause le principe même du management
stratégique (plan, objectifs, résultats).
La dimension philosophie et technique
du changement : l’action éducative auprès des mineurs délinquants…
J’ai bu du petit lait en parcourant dans le détail l’ouvrage de
Dominique Youf, « Juger et éduquer
les mineurs délinquants », édité chez Dunod. Le lecteur fidèle de ce
blog se rappelle peut-être un billet de septembre 2006 (déjà 3 ans !!) sur
un article du même auteur paru dans la Revue Esprit, article qui s’appelait « Éduquer et punir ». Pour
mémoire, Dominique Youf est un professionnel, ayant un long parcours à la PJJ
avant de devenir chercheur et auteur sur les droits de l’enfance.
Son analyse était déjà remarquable que je résumerais ainsi : 1. Le
modèle d’intervention éducative, hérité de « l’ordonnance
de 45 », auprès des mineurs délinquants, dans les années 1970, qu’il
appelle « modèle
thérapeutique » a échoué, ce qui justifie que soient explorés d’autres
modes d’intervention auprès de ces mineurs (responsabilisation, position active
dans des apprentissages, etc.), 2. La réforme de la justice pour les mineurs
est très éloignée, depuis 15 ans, du modèle de 1945, notamment avec la
responsabilisation accrue des auteurs de délits, 3. Toute réforme de la justice
doit intégrer le nécessaire traitement, à égalité, des trois parties prenantes
que sont les auteurs, les victimes, la société.
L’ouvrage d’aujourd’hui reprend et démontre toutes ces thèses. Il ajoute
et détaille une partie nouvelle, qui m’a marqué en tant qu’éducateur :
l’impératif éducatif, non incompatible avec les réformes en cours et la
responsabilisation, suppose identification et volonté de développement des
capacités d’un jeune, non sa seule adaptation aux règles et au monde, une
nouvelle pédagogie est en cours de développement (position active, responsabilisation,
contrainte, découverte et développement de capacités) qui peut à terme résoudre
l’impasse antérieure (échec du modèle thérapeutique). J’ai trouvé les derniers
chapitres très constructifs : loin des hauts cris (haros sur la politique
sécuritaire), un cadre conceptuel à la fois philosophique et éducatif pour
intervenir auprès des mineurs délinquants, là où ils sont (y compris en milieu
carcéral). Un bon support pour penser, un bon support pour concevoir et mettre
en oeuvre des projets.
Merci encore Dominique, dans la foulée des trois évènements cités plus
haut, tu démontres qu’il est encore possible d’investir dans des projets, dans
la protection judiciaire de la jeunesse.
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